
Le modèle de la cité-jardin s’exporte en-dehors du Royaume-Uni, notamment dans les grands centres urbains de différents pays comme la Belgique, la France ou encore le Canada. En France, les conditions favorables à sa diffusion s’élaborent au sein du Musée social, une fondation privée parisienne réunissant réformateurs et libéraux. Publié en 1904, l'ouvrage de référence du journaliste Georges Benoît-Lévy, La cité-jardin, contribue d'ailleurs à ouvrir cette voie.

« La cantate des cités-jardins », poème d’Ernest Magaglyo, mis en musique par Georges Lauweryns, inspiré et édité par le journaliste et juriste Georges Benoît-Lévy, mai 1923. Source : Fonds documentaire du MUS – musée d’Histoire urbaine et sociale de Suresnes.
Cité-jardin, phalanstère, familistère, cité-ouvrière?
En France, le concept fait quelque peu écho à celui de phalanstère, imaginé par le philosophe Charles Fourier au XIXe siècle, dont la réalisation concrète et pragmatique a été mise en œuvre par l'industriel Jean-Baptiste André Godin avec le Familistère de Guise. Mais le familistère, véritable "palais social", se distingue notamment des cités ouvrières par son architecture collective, son modèle de gouvernance et sa philosophie politique. Alors que la cité ouvrière traditionnelle relève d'une gouvernance paternaliste, le familistère s'inscrit quant à lui dans une logique d'émancipation collective et de socialisme utopique.

Plan d'un phalanstère, ou Palais, habité par une phalange industrielle. Gravure publiée dans Le Nouveau Monde industriel et sociétaire[...], deuxième édition, Paris, 1845. Familistère de Guise, bibliothèque
La cité-jardin n'est pas n'importe quel type d'habitat ouvrier : elle naît avant tout d'une réflexion critique sur le logement ouvrier et les cités ouvrières de l'ère industrielle, lesquelles existent déjà depuis plusieurs décennies. On peut citer, parmi elles, la cité Menier de Noisiel, construite entre 1874 et 1911, où les logements sont loués exclusivement aux employés de l’usine, sans possibilité d’accès à la propriété. La cité est présentée aux Expositions universelles de 1889 et de 1900 comme un modèle de « libéralité patronale ».

Plan d'une maison de la cité ouvrière de Noisiel à deux logements. Planche extraite de la brochure sur l'entreprise Menier réalisée à l'occasion de l'Exposition universelle de 1889. AD77, 70J74
La cité-jardin française
Selon la définition donnée par le service de l’Inventaire Général du Patrimoine, la cité-jardin française est un « lotissement concerté, où les habitations et la voirie s’intègrent aux espaces verts publics ou privés, et destiné généralement […] à un usage social ». Sa vocation diffère donc de celle des établissements anglais.
La Cité Bruno, à Dourges dans le Nord-Pas-de-Calais, est la première à avoir été construite en France, entre 1904 et 1908. Elle est destinée à loger les mineurs de la Compagnie des mines de Dourges et se distingue des cités antérieures à l'aspect rudimentaire et monotone : on y trouve de la végétation (jardins privés et espaces publics boisés), des ruelles tortueuses, des maisons soignées et individualisées, des façades décorées, etc. Le modèle des cités-jardins permet de repenser l'habitat de différents corps de métier : il est ainsi adopté pour concevoir différentes cités minières comme celle de Dourges, mais aussi des cités cheminotes et des cités ouvrières diverses.

Une rue dans l’ancienne cité de Dourges, première moitié du XXe siècle. Editions G. Réant. Source : collection privée.
Ainsi, en France, la cité-jardin se caractérise-t-elle principalement par un ensemble de logements sociaux - individuels ou collectifs, locatifs ou en accession à la propriété, destinés à une population modeste, avec des aménagements paysagers et des jardins autour de l’habitat. La hiérarchisation des voies, ainsi que la présence de clos, de places et de mails articulés par la végétation, esquissent les bases d’une composition réinterprétable à chaque chantier. La majorité des cités-jardins offre divers services sociaux et équipements collectifs : école, crèche, commerces, dispensaire, bains-douches, maison commune, église, etc. Les cités sont le plus souvent édifiées par des bailleurs sociaux, comme des offices publics, des sociétés anonymes et des coopératives.

Plan initial de la cité-jardin de Stains, début des années 1920. On y voit un grand nombre d'équipements collectifs et de commerces.
Toutefois, certaines cités sont voulues par des sociétés privées, mais aussi par des compagnies de chemin de fer comme la cité-jardin "Quessy" de Tergnier, qui constitue un exemple remarquable en la matière.

La cité de Tergnier au début des années 1920
La Compagnie des chemins de fer du Nord la fait construire à partir de 1919. C'est le polytechnicien et ingénieur Raoul Dautry qui se charge de la concevoir, avec l’ambition d’améliorer les conditions de vie des cheminots. Il s'agit de la plus importante cité cheminote créée dans la région après les destructions de la Première Guerre mondiale, et elle devient vite un modèle à répliquer. La Compagnie des chemins de fer de l'Est s'en inspirera pour créer les cités de Vaires et de Brou-Chelles.

Vue aérienne de la cité cheminote de Tergnier. Source : collection privée, photographe inconnu(e)
Les cités-jardins proposent ainsi des logements populaires, sociaux ou patronaux pour l’essentiel. Adapté au contexte français, ce concept originellement britannique permet de répondre aux principaux enjeux politiques et sanitaires de l’époque concernant l'aménagement du territoire et les problématiques sociales, avec la construction de quartiers planifiés. De nombreux architectes se spécialisent dans l’urbanisme et le logement social, parmi lesquels Jean Walter qui construit plusieurs cités-jardins dans l’Est, le Nord et la région parisienne, ou encore Jean-Marcel Auburtin et Félix Dumail, dont la carrière se développe pendant l’entre-deux-guerres.
Le mouvement se généralise à tout le pays après la Première Guerre mondiale, avec des réalisations emblématiques telles que la cité-jardin du Chemin Vert à Reims. Celle-ci fait d'ailleurs partie des Coteaux, Maisons et Caves de Champagne inscrits sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO.
Étude à la gouache de Félix Dumail pour le projet de la cité-jardin du Chemin Vert, réalisé par l’architecte Jean-Marcel Aubertin à Reims. Source : fonds Félix Dumail, cote 525 AP, Centre d’archives d’architecture contemporaine

Plan de la cité-jardin du Chemin Vert, à Reims, par Félix Dumail. Source : fonds Félix Dumail, cote 525 AP, Centre d’archives d’architecture contemporaine