05 Sep
LE BOIS DE VAIRES (2) : la conservation d'un bois privé.

Les bûcherons, tapisserie, atelier Jehan Grenier, 1400-1450, musée des Arts décoratifs, Paris. 

De simple bois à entité forestière entrée récemment dans le complexe de la Forêt de la Vallée de la Marne, le Bois de Vaires a connu de nombreuses évolutions inscrites dans l'histoire des forêts françaises. Avant de devenir l'espace communal que nous connaissons, il est d'abord passé des mains de différents seigneurs avant la Révolution à celles de grands propriétaires bourgeois au XIXe siècle et jusqu'au milieu du XXe siècle. Le caractère privé de notre bois aurait pu le desservir à diverses reprises, et pourtant il a réussi à imposer sa présence, tenant aujourd'hui un rôle central en matière d'environnement.

COLOMBE Jean, Très Riches Heures du duc de Berry (novembre), 1485-86, musée de Condé, Chantilly (détail).

Les grands défrichements ayant eu lieu en France du XIe au XIVe siècle dans le contexte d'une économie majoritairement rurale n'ont assurément pas épargné Vaires et son territoire à vocation principalement agricole. La préservation de l'espace forestier vient de prises de conscience successives mais aussi de conjonctures particulières. Si la peur des famines et des grandes crises alimentaires entraîne épisodiquement le recul des forêts juqu'au XVIIIe siècle, on arrête de défricher massivement au XIIIe siècle. Sauvegarder les forêts garantit la fourniture en bois de chauffage et en bois d'oeuvre, en fagots pour la cuisson, en piquets pour les cultures ou en tiges pour la vannerie. Ils servent en outre à l'alimentation des bêtes (porcs et autres animaux d'élevage) qui y trouvent feuilles, fruits, graines, racines. Les forêts sont par ailleurs le lieu d'un privilège réservé à la seule noblesse jusqu'à son abolition en août 1789 : le droit de chasse. L'ordonnance de Brunoy de 1346, le premier code forestier écrit en français, réglemente ainsi les coupes. La guerre de Cent ans et les guerres de religion freinent aussi le défrichement. Sous Louis XIV, avec Colbert, qui comprend que les forêts constituent un gage de puissance politique et militaire, naît en 1669 une ordonnance décisive sur "le fait des Eaux et Forêts". Le bois tiré des futaies alimente alors la construction navale, qui contribue à la renommée du pays et à celle du souverain. Il faut donc reboiser afin de reconstituer rapidement et en nombre les réserves de la Marine royale. Mais un siècle plus tard, deux mouvements s'opposent. Quand celui fondé sur la sylviculture, conjointement aux avancées de la science, appuie l'idée des reboisements, celui des physiocrates, qui promeuvent une économie basée sur l'agriculture, relance les déboisements. Une exemption d'impôts de 15 ans est ainsi décidée en 1766 pour les nouvelles terres mises en culture. Au nom de la liberté individuelle, les forêts des particuliers sont ensuite soustraites au contrôle de l'Etat avec la Révolution. Il semble donc admirable qu'un territoire majoritairement agricole comme Vaires ait pu conserver des boisements privés. Il faudra attendre la promulgation du Code forestier en 1827 pour que des conditions strictes encadrant les défrichements soient définitivement applicables à tous. 

Ordonnance royale sur le fait des Eaux et Forêts, 1669, Paris. Signée par Louis XIV mais produite par Colbert, principal ministre du roi.

À la veille de 1789, le Bois de Vaires et le Bois de la Fontaine font partie des 4 316 000 ha estimés de forêts particulières françaises, dont 700 000 appartiennent encore à des seigneurs laïcs. Cette dernière catégorie disparaît avec la Révolution au nom de l'abolition des privilèges. La quasi totalité du territoire vairois est alors possédée depuis le XVIe siècle par deux familles : les Lotin (puis les de Gennes dès 1699), et les Potier de Gesvres, derniers barons de Montjay. Après la Révolution, les deux bois continuent d'appartenir à des propriétaires particuliers. Il font partie des terres de la famille de Gennes, et de celles cédées par les héritiers du duc de Gesvres à un certain Deurbroucq, vendues entre 1802 et 1830 à Louis Thomas Ledoux. Ce riche papetier originaire de l'Orne, ayant bâti sa fortune à Paris, fait ainsi l'acquisition de la majeure partie du territoire vairois. Par l'achat des premiers terrains, il possède à Vaires 36 ha de bois, à quoi s'ajoutent 22 ha de bois sis à Pomponne achetés en 1823. À sa mort, les 74 ha dénombrés attestent des plantations effectuées. Car si Ledoux exploite ses bois pour en vendre le produit, il fait aussi planter de nouvelles essences. On sait par exemple qu'il remplace des ormes centenaires qu’il fait abattre vers 1824 par des robiniers, l'une des nombreuses espèces du bois étrangères au milieu. La forêt privée est alors une possession de plus en plus bourgeoise et comme l'explique l'historienne A. Daumard : « Les notables [...] investissaient une grande partie de leur fortune dans de grandes propriétés rurales éloignées de Paris [...] spécialement en Seine-et-Oise et en Seine-et-Marne [...] ». L'impôt, y compris foncier, permet d'ailleurs d'accéder au droit de vote avec le suffrage censitaire. À la mort de la veuve Ledoux en 1846, les deux fils, Roch Romain et Eugène Valentin, se partagent les terres. Si les propriétaires du Bois de Vaires s’étant succédé jusqu'au milieu du XXe siècle contribuent à sa conservation, le Bois de la Fontaine n'a quant à lui pas subsisté, même si sa disparition est tardive1. L'établissement en 1849 du tronçon Paris-Meaux sur la ligne reliant la capitale à Strasbourg scinde le domaine d'Eugène Valentin où une demeure bourgeoise a été construite en 1846. Cette dernière se trouve au sud de la voie ferrée sur une partie du bois où est également modelé un parc ornemental avec une roseraie et des essences exotiques, dont certaines s’épanouissent en serre (à l'emplacement du futur Parc de l'Aulnay). Le gendre d’Eugène Ledoux et maire de Vaires de 1892 à 1896, Alfred Hubert-Brierre, est quant à lui à l’origine d'importantes plantations d’arbres en 1891, là où se trouvait la dite  "Grande pièce du gué de l'Aulnay", au nord du bois existant. Ce boisement a perduré jusqu'à nous. Les deux hommes portent un intérêt certain à la flore mais aussi à la faune du lieu et notamment au pic-vert, réputé nuisible et dont Hubert-Brierre tente d’assurer la protection en en dédiabolisant l’image dans un rapport en mai 1862. Par ailleurs, le bois constitue un terrain de chasse où pullulent lapins et perdreaux. Les coupes autorisées donnent lieu à la vente de bois, principalement à des marchands de charbon locaux ou à des usines, ce qui constitue jusqu'au XXe siècle un revenu majeur pour les différents propriétaires.

Vaires, Cadastre napoléonien, tableau d'assemblage, 1824 (détail).

Tandis que l’autre moitié de la ville se lotit par étapes dès 1908 sous l'action des promoteurs, les héritiers Hubert-Brierre garderont leurs terres en l’état jusqu’en 1965, année de la vente du terrain bordé par le chemin du Gué de Launay et la rue de la Gare. Quant au bois, il est vendu en 1973 au Foyer du Fonctionnaire et de la Famille, qui construit des logements sur 1/10e du terrain. Les 9/10e restants seront rétrocédés à la commune. 

La demeure construite en 1846 par Eugène Valentin Ledoux, détruite après sa vente en 1965.

Cette photo aérienne datant de la première moitié du XXe siècle montre bien la partie parc et bois au sud du chemin de fer.

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1  Il fait l'objet d'une donation aux fils Ledoux en 1843 par leur mère puis se retrouve dans l'héritage des descendants de Roch Romain. Il figure enfin dans plusieurs lots achetés par les promoteurs Bernheim en 1908 et est progressivement détruit dès 1909 sur autorisation préfectorale, selon ce que stipule le Code forestier. 



Le saviez-vous?

- Un défrichement se différencie d’une coupe forestière : dans le premier cas, on convertit une parcelle forestière en un autre type de terrain (cultures, prairies, vignes, habitat…) ; dans le second cas, on ne change pas la vocation forestière du sol. - La forêt faisait près de 40 millions d'hectares à l'époque gauloise contre environ 9 millions au XIXe siècle.- Une futaie est un bois ou forêt provenant de semis ou de plantations et destiné à produire des arbres de grande dimension, au fût élevé et droit. - Toutes les forêts d’Ancien Régime sont grevées de droits d’usage locaux, jusqu'aux XVIIe et XVIIIe siècles. L’utilisation prime sur la stricte propriété foncière. Les paysans peuvent par exemple se servir du bois mort pour se chauffer, amener leurs bêtes se nourrir en forêt ou encore obtenir du bois de construction.

Principales sources :

- archives du CHV- archives.seine-et-marne.fr (monographie communale et plans)- cndb.org (Centre national de développement du bois)- ehne.fr pour différents articles sur l'histoire des forêts françaises- gallica.bnf.fr pour les différentes ordonnances royales- geoportail.gouv.fr- hal.science pour les articles de l'IFG sur l'histoire du droit- onf.fr (Office National des Forêts)- Club d’Histoire Collège René-Goscinny, Vaires à la Belle Époque, Éditions Amatteis, Le Mée-sur-Seine, 1985- Club d’Histoire Collège René-Goscinny, Vaires-sur-Marne de 1914 à 1939, Éditions Amatteis, Le Mée-sur-Seine, 1987- Daumard, Adeline, Les Bourgeois de Paris au XIXe siècle, Fammarion, 1970- Mairie de Vaires-sur-Marne,Vaires-sur-Marne, Autrefois...Aujourd’hui, 1993- Mairie de Vaires-sur-Marne,Vaires-sur-Marne, 1908-2008, Parcours et Rencontres, 2008- Morin, Georges-André. Histoire des forêts françaises, de la Gaule chevelue à nos jours. Institut pour le développement forestier, 2019.

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