
Ce que l’on nomme communément Bois de Vaires, dans le nord-est de la ville, n’est en réalité qu’une partie, la plus vaste et la plus ancienne, du site Natura 2000 du même nom. Ses limites n’ont pas toujours été celles qu’on lui connaît aujourd’hui. En effet, l’histoire du territoire forestier vairois, à l’image du reste de la France, a connu des modifications plus ou moins importantes selon les époques. S’il est difficile de savoir avec précision quand le bois est apparu, on peut du moins en déterminer l’ancienneté. Il faut pour cela consulter les sources cartographiques avec les précautions nécessaires liées à l’échelle, mais aussi relever des indices sur site permettant de l’évaluer.

Carte topographique des environs de Paris, établie par l’abbé Jean Delagrive en1731 (détail)
La cartographie ne fait pas apparaître le bois avant le 18e siècle, ce qui ne signifie en rien qu’il n’existait pas antérieurement car seuls les grands massifs forestiers étaient représentés jusqu’alors. Il est déjà nommé ainsi dans son ensemble, mais une carte de 1777 le désigne sous le nom de Bois brûlé. Vocable qui, par son allusion au feu et comme dans d’autres endroits d’Île-de-France, est souvent évocateur d’opérations de défrichements par la pratique ancestrale dite de l’écobuage. Des dessins de plus en plus précis font leur apparition, jusqu’à l’établissement du cadastre napoléonien et de la carte d’état-major au 19e siècle, qui garantissent une compréhension presque totale des lieux en raison d’échelles permettant plus de précision. Si on les compare avec les cartes du 18e siècle telles que celles de Cassini et Delagrive ou celles de l’atlas de Trudaine, on remarque que le bois y a sensiblement les mêmes contours. Sa superficie est moins importante qu’aujourd’hui et se compose de deux bandes montrant alentour des zones défrichées vraisemblablement occupées par prairies et pâtures. Vaires est alors une terre à vocation rurale composée en grande partie de cultures, de prés et de marais.

Carte générale de la France, établie sous la direction de César-François Cassini de Thury entre 1756 et 1815 (détail).
En France, l’étendue des forêts augmente dès la première moitié du XIXe siècle, à partir d’un moment appelé minimum forestier, lorsque la surface boisée atteint son taux le plus bas connu et avoisine 9 à 10 millions d’hectares. Des bois vont alors naître sur des terrains qui avaient jadis un autre usage, conjointement au déboisement de zones forestières, en plus faible proportion. Des plans détaillés de Vaires postérieurs au cadastre napoléonien viennent confirmer les dessins déjà établis. Sur l’un d’eux, de 1828, il est question de Bois du Pavillon, la parcelle du même nom – reliée au château Lotin aujourd’hui disparu – se trouvant quasiment en bordure de sa partie sud. Tous les tracés placent le Bois de Vaires face au Bois de la Fontaine, détruit au début du 20e siècle pour permettre la construction de lotissements, dont le square de la Libération est un lointain témoin. Le boisement ne constitue pas la même continuité que celle formée de nos jours avec les bois de Brou ou de Pomponne car il est séparé de ces derniers par des parcelles non boisées. Ces terres sans arbres aux 18e et 19e siècles n’excluent pas la thèse d’une forêt passée. Les espèces communes aux bois de Brou et de Vaires ainsi que la proximité de ceux-ci plaident du reste en faveur d’une ancienne et vaste zone sylvestre morcelée progressivement. Les vallées fluviales, naturellement couvertes d’arbres, ont probablement fait l’objet de défrichements successifs dès la fin de la Préhistoire, au Néolithique, avec la sédentarisation. Se succèdent ensuite des périodes de déboisements et reboisements plus ou moins denses selon le développement des villes et les besoins.
Les cartes montrent ainsi qu’il s’agit en grande partie d’un bois ancien. C’est-à-dire qu’il se compose d’arbres à différents stades de leur vie ainsi que d’arbres morts, et n’a pas connu de défrichement depuis une date de référence qu’on situe autour de 1843 (moyenne des levés de la carte d’état-major et minimum forestier). Cette ancienneté n’est pas liée à l’âge des arbres mais à leur présence continue. Ainsi, une tempête – comme celle de 1999 qui a dévasté certains secteurs du bois – ne peut compromettre la nature d’un bois ancien si les terrains mis à nu ne sont pas exploités à d’autres fins. Le Bois de Vaires comporte par ailleurs des espèces représentatives de son ancienneté telles que les jacinthes des bois dont on peut apprécier la senteur et la vue dans de vastes parterres au printemps. La grande quantité de ces fleurs à bulbe à la dispersion lente, sur une superficie importante dans diverses zones du bois, est évocatrice, sachant que les plus performantes voyagent à la vitesse de 50 mètres par siècle ! Certains des nombreux chênes pédonculés sont bicentenaires voire plus, or ces vieux arbres représentent un habitat particulièrement favorable pour certains insectes, comme le Grand capricorne, dont la présence a été attestée à Vaires.

Département de Seine-et-Marne, extrait de la Carte topographique de la France, levée par les officiers d’État-major sous la direction d’Henri de Sénarmont en 1851 (détail).
En 1888, L. Jarry, l’instituteur de la commune, écrit une monographie dans laquelle il énumère les principales essences : « chêne, charme, orme, bouleau, acacia etc.». Les premiers sont des bois durs typiques de la zone ; quant au dernier, il s’agit en réalité de robinier, dont la présence dans le bois est le résultat d’une plantation au 19e siècle. Et les aulnes ? On les trouve dans les zones humides du site Natura 2OOO (Bois du Marais). On sait aussi que le sol a contenu des mares probablement asséchées puis recouvertes. Il s’agit là encore d’un indice évocateur. L’étude des sous-sols montre que le site du Bois de Vaires repose sur des alluvions anciennes de la vallée de la Marne. La texture du sol est sablonneuse, sablo-argileuse ou sablo-limoneuse. Or, comme l’explique l’ingénieur agronome A. Delesse dans un ouvrage de 1878 sur la Seine-et-Marne, les terrains contenant du sable semblent moins propices à l’agriculture et sont généralement cultivés en bois. Fontainebleau en est un exemple probant !
Les raisons qui ont permis au Bois de Vaires de perdurer malgré l’extension de la ville sont variées. C’est précisément ce qui fait l'objet du second article.
Le saviez vous ?
- Le bois de Vaires contient à lui seul 67 espèces d’arbres. L’ensemble des forêts françaises en dénombre 138. Parmi les arbres remarquables, on peut admirer deux séquoias, dont l’un près de la piscine. Un arboretum permet de découvrir d’autres essences.- Bois ou forêt ? L’inventaire forestier national n’utilise plus le terme "bois". Les bois sont comptés dans la surface forestière sous le terme de "forêt" mais ne sont plus individualisables. Est considéré forêt un territoire d’une superficie d’au moins 50 ares avec des arbres capables d’atteindre une hauteur supérieure à cinq mètres à maturité, un couvert arboré de plus de 10 % et une largeur moyenne d’au moins 20 mètres.- La carte de Cassini (1749-1790) est la première initiative de cartographie à l’échelle de la France entière. Réalisée à l’échelle 1 : 86 400, elle restitue 96 % du territoire. C’est une référence pour l’étude des grands massifs forestiers mais elle manque de précision et d’exhaustivité pour des forêts de moindre importance. Elle date d’avant le minimum forestier.- La carte de l’état-major (1818-1866) offre des informations sur l’occupation du sol qui proviennent principalement des plans cadastraux et de levés de terrains. Les zones stratégiques comme les bois et forêts sont très bien représentées sur cette carte à vocation militaire, qui est considérée comme le meilleur support pour étudier l’ancienneté d’un boisement.- On considère que la surface des forêts a doublé depuis 1800 au niveau national.
Principales sources :
- gallica.bnf.fr pour bon nombre de cartes topographiques, minéralogiques, agronomiques et atlas : Cassini, Delagrive, Dupain, Bertier de Sauvigny, Trudaine, Delesse, etc.- patrimoine.minesparis.psl.eu (Bibliothèque patrimoniale numérique des Mines) pour les cartes d’état-major. - arb-idf.fr (Agence régionale de la biodiversité pour l’IDF)- onf.fr (Office National des Forêts)- geoportail.gouv.fr- foret.ign.fr- inventaire-forestier.ign.fr (consultation du périodique IF)- archives.seine-et-marne.fr (monographie communale et plans)- Lecompte, Francis. « Dix mille ans d’histoire de la forêt ». CNRS Le Journal, 12 août 2024.- Morin, Georges-André. Histoire des forêts françaises, de la Gaule chevelue à nos jours. Institut pour le développement forestier, 2019.- Toponymie et défrichements. Presses universitaires du Midi, 1988- Mise à jour de la cartographie des habitats naturels et semi-naturels du site Natura 2000 FR1100819 Zone spéciale de conservation du « Bois de Vaires-sur-Marne ». Centre d’ingénierie aquatique et écologique, octobre 2015.- Mériguet B., Garrin M., Houard X. Détection d’individus et qualification des habitats de Cerambyxcerdo - le Grand capricorne, caractérisation des enjeux spécifiques de conservation sur le site Natura 2000 du Bois de Vaires-sur-Marne (77) FR 1100819. AEV-Opie, 2013.